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Notes de lecture 2011

Note de lecture : « Le jongleur interrompu » – Le rêve du démiurge 2 (Francis Berthelot)

Le deuxième tome du Rêve du démiurge poursuit l’exploration, entre autres, du poids des secrets d’enfance.

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Tome 2 du cycle du Démiurge, paru en 1996 chez Denoël (Dystopia Workshop et Le Bélial s’associent en novembre 2015 pour le rééditer, sous une somptueuse couverture de Laurent Rivelaygue, en un volume regroupant les trois premiers tomes du cycle), après « L’ombre d’un soldat », « Le jongleur interrompu » poursuit l’exploration du poids volontiers tragique des secrets d’enfance, toujours encore plus délétères d’avoir été soigneusement dissimulés.

Dans un petit port breton, un jongleur de cirque, son assistante voyante à ses heures, un gardien de phare menacé par le clientélisme du « patron » du bourg, et un jeune taxidermiste épileptique nouent d’étranges et fortes amitiés autour de la maladie, bientôt fatale, qui contraint le jongleur à renoncer à la piste.

À Lesquirec, les murs sont blancs, les toits sont gris, le ciel est noir. Et bleu aussi, parfois. Un outremer qui s’étire d’un horizon à l’autre, et que l’océan reflète avec précision, en dépit de l’écume que la houle brasse et casse à longueur de temps.
Les maisons n’en finissent pas d’être petites, carrées, tracées au cordeau. Quand la cheminée de l’une d’elles s’allume, les autres joignent aussitôt leur fumée à la sienne. Dès que la première ferme ses volets, on les entend tour à tour, clac, clac, clac, adresser au soir une dernière salve. Et si elle les rouvre avant l’aube, on s’aperçoit que ses voisines se sont réveillées en même temps, et guettent le jour de tous leurs carreaux, encore couverts de buée.
Au sortir du bourg, en longeant la côte vers le nord, on arrive à la forêt où des bataillons de chênes et de pins, assaillis par la racaille des sous-bois – fougères, noisetiers, ronces et orties -, croisent leurs branches dans un combat sans fin pour la lumière. Plus loin encore, au bout de la lande, on atteint la presqu’île Krogad, où des ajoncs poussent tant bien que mal entre mousse et lichens. Là, dominant de ses quarante mètres les rochers où gronde la mer, se dresse le phare, avec ses arêtes de granite et sa lanterne qui, toutes les huit secondes, lance un éclair dans la nuit.
Mais cette pointe, la plus sauvage du Finistère, seuls les goélands et les chiens s’y aventurent.

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Francis Berthelot excelle à transformer le cadre anodin, finement détaillé, d’un roman de terroir, comme il nous l’avait déjà prouvé précédemment dans « L’ombre d’un soldat » – et comme cela est fort cohérent avec un bon nombre des recommandations précieuses qu’il distille dans sa remarquable « Bibliothèque de l’Entre-Mondes », bréviaire pour amateurs de transfiction et de récit exploitant tous les interstices possibles entre les genres littéraires -, en une machine de guerre à produire du choc salutaire, de la confrontation entre vérité et mensonge, entre réel et illusoire, entre désir profond et satisfaction superficielle.

À côté sur l’esplanade qui s’étend derrière la coopérative maritime, un semi-remorque vient d’arriver. Il fait lentement le tour de l’endroit, puis se gare le long du remblai dans un solide grincement de freins. Rouge, le camion, avec les chromos d’un coucher de soleil, et les lettres enluminées du cirque Algeiba. Et verte, la remorque, avec des montants assortis aux chromos, contenant de leur mieux une profusion de barres, de poutres, de poutrelles et de cordages rouillés.
Quatre hommes sont descendus de la cabine. Toute la matinée, on les verra s’affairer sous le soleil, rivés au terrain que leur a loué Mathias Kerfriden, à peine distraits par le regard des autochtones et les cris des enfants qui se chamaillent sur les quais.
Peu à peu, on les identifie. D’abord, Franck Algeiba, patron du cirque depuis vingt ans. Il était en frac, sur les affiches. Là, il a sanglé sa corpulence de catcheur dans une salopette qui souligne son teint vermeil et sa barbe grise. Hongrois d’origine, né sur la piste comme son père et son grand-père, il a un jour troqué son nom contre celui d’une étoile. Depuis, à l’en croire, c’est elle qui éclaire sa route.
Ses deux fils, ensuite : Boris, le dompteur, un athlète placide et trapu, avec une balafre sur la mâchoire et un maillot de corps à trous ; et Oleg, l’acrobate, également brun, mais plus élancé, plus nerveux, avec un étrange visage dissymétrique, jouant la souplesse là où son aîné joue la force.
Constantin le jongleur, enfin, beau et rieur comme sur cette affiche que personne n’a vue. Un peu plus pâle, peut-être, diraient les mouettes, si on leur demandait leur avis. Ou plus tendu… Mais s’acquittant de sa tâche avec entrain, comme si d’être arrivé à Lesquirec lui causait une joie particulière.

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Si le discret élément fantastique présent dans « L’ombre d’un soldat » disparaît ici, le talent de l’auteur fait de cette histoire un conte attachant, une fable de l’amitié, de l’amour qui n’ose se déclarer et de la différence. Il y a là un peu du Jean Giono des « Grands chemins », le cynisme et la résignation en moins, un peu de l’Apollinaire des « Saltimbanques », bien sûr, avec cette écriture faussement distante qui transmet l’intimité avec une extrême pudeur, voire aussi une touche du Fritz Zorn de « Mars », dans la confrontation brutale, frontale, à la maladie, à la déchéance et à la mort.

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Dans la plaine les baladins
S’éloignent au long des jardins
Devant l’huis des auberges grises
Par les villages sans églises.

Et les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe.

Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours, des cerceaux dorés
L’ours et le singe, animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage.

Francis Berthelot poursuivait ici l’exploration du poids des secrets de famille sur les vies, et de la rédemption improbable qu’apportent malgré tout (et bien davantage que dans « L’ombre d’un soldat ») amour et amitié. En route, avec bonheur et impatience, vers le tome 3, « Mélusath » !

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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