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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Dernières nouvelles de l’avenir » (Sebastian Dicenaire)

L’imperfection salutaire d’une rude poésie machinisée au stade terminal d’un capitalisme technique en roue libre.

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Dernières nouvelles de l'avenir

Publié en août 2013 à l’Atelier de l’Agneau dans la collection Architextes, le troisième texte de Sebastian Dicenaire développe une rugueuse poésie à l’intelligence incantatoire, admet l’imperfection, notamment par une dose de sur-exploitation méthodique d’un procédé d’écriture, mais prend le risque salutaire d’échouer, peut-être, avec une beauté rageuse, à coup sûr.

Proposant un univers futur peut-être indécidé mais résolument capitaliste terminal, dans lequel la poésie a été mâchée et digérée (on se remémorera ici, dans un tout autre genre, le salutaire « Exemplaire de démonstration » de Philippe Vasset), l’auteur lance à la face du lecteur, comme autant de balles qui en tombant deviendraient grenades défensives, de subtiles fulgurances.

« La frénésie est dans toutes les têtes. À la télévision, il n’y a personne pour décrypter les danses primitives de l’humanité en proie aux spasmes assis debout couché. »

« Des bandes de cerveaux sauvages en rut envahissent les plateaux de télévision des chaînes capitales pour témoigner en direct du viol de leur représentation de soi par une électrocution froide venue du Nord. Ils exhibent obscènement devant les caméras la chimie de leurs visages géniaux corrompue par les cristaux glaciaires. On peut voir, dans les traumatismes profonds laissés par le viol, le défilé incessant de minuscules pachydermes arctiques à la recherche de leur mémoire légendaire. »

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« On a retrouvé dissimulée au fond d’un puits une riche machine américaine en plein bonheur chimique de ses éléments. Un filet de fumée indépassable et célibataire s’échappait, noir, de la machine jouissive, quotidiennement défoncée par un turbo-alternateur jaloux. La mémoire de la boîte noire, décomplexée, offrait au premier venu la liste complète de ses données intimes. L’alerte a été donnée par les marqueurs pornométriques scrutant nuit et jour la toile. Les autorités ont électrocuté sans tarder l’air heureux de son visage et ont colmaté avec succès les brèches de sa putain de carcasse. »

Messages religieux et publicités promotionnelles, pornographies officielles ou refoulées, appels solennels à la consommation qui sauve, êtres et devenirs techniques asservis, explosions de violence beaucoup plus contrôlées qu’il n’est avouable : le terreau terriblement fertile de ces rêves aussi insensés que soigneusement assemblés se déploie sous nos yeux.

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Moins convaincant toutefois lorsqu’il imagine un « Rimbaud 2.0 » ou qu’il songe à analyser « La perchitude de l’oiseau », touchant les limites de son rituel d’accumulation langagière (alors que Jean-Charles Massera l’évitait avec une grâce jubilatoire dans son « United Problems of Coût de la Main d’Œuvre ») dans « Super méga promo !!! » ou dans « Libido de machines », Sebastian Dicenaire prend le beau risque de livrer certaines clés essentielles de son projet dans de véritables essais poétiques tels « L’efficacité magique de la performance » ou « Introduction à la potentiologie » (proposant même l’accompagnement d’un imparable « slide-show » destiné aux décideurs et investisseurs – voir en fin d’article).

« De nouveau cette flambée de violence mondaine inouïe dans les salons de la haute société qui rappelle que le réel est flamboyant et cool, tacheté de poissons nerveux, crispé sur les soubresauts en rafale du cours des mots nouveaux en bourse – ces néologismes brutaux et fractals qui s’introduisent comme par effraction dans les hôtels particuliers de la parole collective et violent sans retenue le cul ancestral de la bourgeoisie grammaticale qui sommeille en chacun de nous dans sa robe de pourpre. »

Dans les dernières pages de ces « Dernières nouvelles de l’avenir », quelques coups de pelle dans les cendres du réel prennent des accents qui pourraient aussi illustrer le posthume, prophétique et glaçant « La fin du rêve » de Philip Wylie (1972), ou le poétique et inspiré « Vermilion Sands » de J.G. Ballard (1971).

« Maintenant la rage est mobile. On la transporte partout avec soi, on la revend ou on l’échange à la sauvette dans des bouis-bouis de gadgets  à moralité électronique, on peut même s’en servir comme d’une tente de camping dont on s’emmitoufle pour cracher anonymement sur les balayeurs ermites qui font des percées mystiques invisibles le dimanche à l’extérieur du réel. »

« On s’adapte, on se met dans des trous, on compte sur les autres et sur le monde pour que le non-événement se mette à danser, dans une ultime vision balnéaire hallucinée, une danse des canards post-apocalyptique. »

De l’imperfection, certes, mais extrêmement instructive et prometteuse, dans cette poésie conçue également – et peut-être avant tout – pour la performance en public. Comme dirait Claro dans son « Cannibale lecteur », il y a là toute la riche matière devant permettre « d’échouer mieux ». Je vais lire très vite les deux autres textes, et attendre les prochains avec impatience.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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