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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « La centrale en chaleur » (Genichiro Takahashi)

Les multiples « making of » d’un film pornographique philanthropique au bénéfice des victimes de Fukushima. Une farce bien décapante.

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la centrale en chaleur

Publié en 2011, traduit en français en 2013 aux éditions Books par Sylvain Cardonnel, le dix-septième roman de Genichiro Takahashi, enfant terrible des lettres japonaises, révélé en 1982 par son « Sayonara Gangsters » (fruit d’une thérapie par l’écriture entreprise pour soigner les graves séquelles d’un séjour en prison, conséquence de son activisme radical de l’époque), prend sauvagement à partie, en farce grotesque et décapante, le consensus philanthropique larmoyant ayant suivi l’accident (ou plutôt la catastrophe en chaîne) nucléaire de Fukushima au Japon, contrastant avec l’assourdissant silence concernant les responsabilités politiques et corporate dans la gestion déficiente des événements.

« Inutile de préciser que ce livre est une fiction totale. Si certains événements présentent certaines similitudes avec la réalité, ce n’est le fruit que d’un pur hasard. Si tu crois que ce qui suit – fût-ce un détail – peut s’être produit réellement, c’est que t’es complètement barge ! Un monde aussi dingue ne peut exister, hein ? Si ? Alors va chez un psy ! Tout de suite ! Vite ! C’est le seul conseil que je puisse te donner. À bientôt. »

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Utilisant toutes les ressources des variations des graphismes, des typographies et des mises en page, sept « making of » successifs de ce film impossible nous sont ainsi proposés, par des voix différentes couvrant des registres distincts, allant du commentaire agacé puis effondré du réalisateur devant une proposition de son équipe, démarquage déjanté de « 2001, Odyssée de l’espace » :

« Oh ! Ooh ! Mais par la vertu mystifiante de la lumière irradiant le (sosie du) monolithe, n’y lisons-nous pas le message suivant : Avis à tous les Singes : défense d’uriner sur le monolithe. Il s’agit juste d’un avis. Nous. Le message proprement dit commence ici. Sommes puissamment solidaires des victimes du dernier désastre. Oh ! Oh ! Pas mal ! Tout sosie de monolithe sois-tu, tu n’y vas pas par quatre chemins ! Hautement plus intellocorrect que le monolithe de Kubrick ; enfin, je veux dire beaucoup moins monothéistique. Moins autocentré. Plus contributif socialement. Pas mal ! Pas mal du tout ! Et modeste avec ça ! Courage, Nippon ! Le Nippon est un ! Nous sommes tous des Nippons ! Je serai tout à fait honnête en ajoutant que je trouve ça un peu lourd malgré tout, trop insistant. »

à la tentative agressive de crossover philanthropico-catastrophique :

« Puis, sur l’écran, un titre. Quoi ? Encore un titre ? Ichiyô Higuchi vs. Oussama Ben Laden. « I love you at the edge of the world ». Un instant, s’il vous plaît. Ne s’agit-il pas d’une œuvre pornographico-philanthropique destinée à venir en aide aux victimes du dernier désastre ? Au début, j’avais cru que le titre était « La centrale en chaleur »… Un instant ! Quoi donc ? Je peux poser une question ? Je vous en prie. Qu’y a-t-il de pornographique dans tout cela ? Mais, patron, ce n’est que le début. Ne vous impatientez pas. Patience. »

tandis que sur une autre tentative intervient le président de la société de films :

« Le président a été matelot à bord du cuirassé Yamato. Je parle pas du Cosmoship Yamato, celui qui tirait des boulets d’ondes mouvantes. J’parle pas du Space Battleship Yamato, sur lequel était embarquée la belle Yuki Mori. J’y aurais été aussi si elle avait été à bord… Bref, il avait été matelot sur celui qui naviguait uniquement sur les flots, je parle du malheureux Yamato. Celui dont il est question dans les manuels scolaires et dont la NHK fait le sujet de ses documentaires éducatifs. Le cuirassé coulé par les Américains. Il paraît que tous les hommes dans la famille du président ont été militaires. Autrefois, ce genre de famille n’était pas rare. »

et que des morceaux de plus en plus envahissants de comédie musicale se répandent au milieu des scènes de sexe de plus en plus crues, alors qu’une des actrices, spécialisée dans les scènes de baise gériatrique, la valeureuse Yone Imamoto, soixante-douze ans, prend en main l’un des scénarios et le détourne sans hésiter vers une vidéo d’éducation sexuelle à destination des collégiennes, parsemée de chansons, et intégrant des éléments-clé du Magicien d’Oz.

Lors d’une nouvelle tentative, le réalisateur, abandonné par le président et le patron de sa société, au bord du découragement, se confie :

« Ma mère avait une petite sœur. Et cette petite sœur ne lui ressemblait étrangement pas. Elle était supermignonne et, en plus, elle était supersympa. Tout le monde aimait beaucoup la petite sœur. Ma mère, elle, lui en voulait. Tu crois pas que c’est possible ? Chez moi, c’est juste une intuition. C’est la raison pour laquelle ma mère chargeait systématiquement sa petite sœur des trucs emmerdants. La petite sœur acceptait sans rechigner ce que ma mère, je veux dire sa grande sœur, lui commandait. Ce jour-là également. C’était le tour de ma mère d’aller s’occuper de la grand-mère alitée depuis le début du printemps. La grand-mère, elle était pas commode. C’est pour ça que ma mère a dit à sa sœur: « J’ai mal au ventre. J’ai des règles douloureuses ce mois-ci. J’peux pas y aller. » Alors la petite sœur, toujours égale à elle-même, lui a répondu : « Je vais y aller à ta place. repose-toi, grande sœur. » La petite sœur prend donc le train en fin d’après-midi pour se rendre à Hiroshima où se trouve la maison familiale. Le 5 août 1945. »

Après ces bouts d’essai laborieux, avortés, tumultueux, gorgés de sexe et de stupre, le roman  consacre son ultime tentative à une somptueuse et encore plus hilarante « étude littéraire du désastre », en guise de substitut survitaminé et érectile au film qui ne semble pas vouloir décoller…

Une farce déjantée, échevelée, qui tire sur beaucoup de choses qui bougent, ou même qui restent immobiles, traquant dans l’actualité, dans la chanson et dans les agissements des personnalités, les errances toujours présentes d’une société japonaise qui semble ici ne pas vouloir se regarder en face.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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