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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « The Quarry » (Iain Banks)

Le gouffre d’une carrière, comme un cancer qui engloutit les espoirs et les jeunesses – et que l’on peut, pourtant, sans doute, circonvenir.

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LECTURE À PARTIR DE LA VERSION ORIGINALE

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the quarry

Publié en juin 2013, une semaine après la mort de son auteur, « The Quarry » restera donc comme le dernier roman écrit par le formidable Iain (M.) Banks.

Par une étrange et potentiellement macabre coïncidence, ou par l’un de ces curieux jeux du karma où les croyants de toute nature seraient tentés de lire des choses, le premier jet en était achevé lorsque l’auteur apprit qu’il était atteint, comme le principal protagoniste du livre, d’un cancer en phase terminale.

Dans une grande maison de plus en plus difficile à entretenir où il vit seul avec son père et une gouvernante de jour, maison en cours d’expropriation du fait de l’extension de la carrière de pierre qu’elle jouxte, un grand jeune homme de dix-huit ans, Kit, souffrant d’une variante du syndrome d’Asperger, raconte un long week-end, au cours duquel quelques amies et amis de son père, Guy, datant de leurs années d’études en cinéma et journalisme, sont venus à son chevet habituellement quelque peu déserté, alors qu’il ne lui reste que quelques semaines à vivre son cancer en phase désormais terminale.

La narration est confiée au prisme sans pitié du regard obsessionnel de Kit, qui rappelle bien entendu Frank Cauldhame (« The Wasp Factory », 1984), Prentice McHoan (« The Crow Road », 1992) ou Isis (e.g. Gaia-Marie Isis Saraswati Minerva Mirza Whit of Luskentyre, « Whit », 1995), mais qui propose cette fois, à la différence de ces trois prédécesseurs chez Banks, une figure du narrateur ultra-fiable, honnête à la limite de la compulsion, qui ne nous épargne aucun détail de ce qu’il voit, entend,  pense, ressent et devine – qui nous confie aussi bien ses difficultés dans l’interaction sociale et la vie quotidienne que sa flamboyance hors du commun dans l’univers du jeu en ligne où il excelle : le narrateur parfait pour traiter ce « moment de vérité » de la déchéance terminale du corps paternel qui se renie, des émotions enfouies par les uns et les autres lorsqu’elles émergent, des peurs et des échecs révélés, et de la mort, toute proche.

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Deux quêtes traversent et irriguent en apparence les 320 pages du roman de leur urgence : celle de Kit voulant apprendre avant qu’il ne soit trop tard le nom de sa mère, que son géniteur lui a toujours dissimulé, brodant la curieuse relation qu’il entretient avec son fils de brouillards fumigènes incessants, inventant de nouvelles légendes et possibilités au fil des années, et celle du gang des années étudiantes, dont Guy était le mentor, le tyran et le phénix, âgé de quelques années de plus, et dont tous les membres redoutent à des titres divers, perdue quelque part dans la maison, une cassette vidéo, probablement pornographique, fleuron d’une collection de courts métrages « amateurs » réalisés à l’époque par leurs soins, dont la divulgation pourrait nuire gravement à leurs carrières respectives d’avocat entrant en politique, de cadres dirigeants de multinationales du web, voire de critique élitiste de cinéma et de travailleuse sociale.

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Traitées sans ambiguïté comme des prétextes, ces deux ambitions trouveront peut-être leur satisfaction au cours de ces quelques jours d’alcool, de drogue, d’évocation de souvenirs anciens et de réalités terriblement actuelles, sous le feu permanent des ratiocinations et des invectives de Guy, dont la rage face à l’injustice de sa mort prochaine atteint progressivement son paroxysme, tandis que les amitiés passées révèlent leur énorme part de vacuité désormais face à l’avidité individuelle des buts poursuivis plus ou moins égoïstement par chacune et chacun – mais offrent l’occasion, quoi qu’il en soit, d’un brillant feu d’artifice de dialogues, de discussions, de commentaires pour tenter de conjurer l’effondrement annoncé, sous le regard objectif, impitoyable et d’une immense drôlerie de Kit.

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Une part non négligeable de la critique anglophone, imaginant sans doute s’appuyer sur les paroles de l’auteur dans son dernier entretien publié, indiquant qu’il n’aurait pas souhaité que « The Quarry » soit son dernier livre, et qu’il aurait préféré finir sur l’un de ses ouvrages science-fictifs de la « Culture », a cru pouvoir minimiser l’importance de ce roman. Je lui trouve pourtant, à l’instar de la « Sonate Hydrogène » pour le cycle de la Culture, un étonnant caractère – sans invoquer une quelconque ultima ratio – de conclusion possible, ou vraisemblable,  de l’œuvre. Sans déflorer les quatorze autres romans de Iain Banks (sans M), « The Quarry » offre, de manière encore plus distincte que les autres, une exceptionnelle mise en perspective de deux questions essentielles qui les traversent quasiment tous, et qu’incarnaient jusque là les trajectoires de Dan Weir (« Espedair Street », 1987), Kate Telman (« The Business », 1999), Alban McGill (« The Steep Approach to Garbadale », 2007) et Stewart Gilmour (« Stonemouth », 2012). La première : les secrets familiaux de nos enfances et de nos adolescences ont-ils réellement une autre importance que celles que nous-mêmes leur accordons ? La seconde : comment vivre à l’âge adulte sans faire mourir de honte et de rage les adolescents que nous avons été ?

Avec son écriture qui restera l’une des plus acérées, inventives et hilarantes de la fiction contemporaine, Iain Banks nous a encore offert, une dernière fois, une puissante incursion dans ce qui devrait compter vraiment dans nos vies. Au prix d’une lecture naturellement beaucoup plus poignante qu’à l’accoutumée, compte tenu du contexte bien particulier de la réalisation et de la publication de cet ultime roman, et de la résonance de ce cancer qui en hante les pages.

 » ‘I’m not arguing there are no decent people in the Tory party’, Hol says to Paul. I think she’s trying to keep calm now. ‘But they’re like bits of sweetcorn in a turd; technically they’ve kept their integrity, but they’re still embedded in shit.’ (…) Hol shakes her head. ‘What a choice: Neo-Labour, the toxic Agent-Orange-Book Lib-Dems or the shithead rich-boy bastardhood that is the Tories. We really are all fucked, aren’t we ? » « 

Iain Banks the quarry

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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