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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « Manuel El Negro » (David Fauquemberg)

Une trame classique pour réussir un beau roman d’initiation à l’art profond du flamenco.

manuel el negro

Publié à l’automne 2013, le troisième roman de David Fauquemberg, après la pêche ouest-australienne de « Nullarbor » et la boxe cubaine de « Mal tiempo », choisit un nouveau point d’ancrage : le flamenco andalou.

Si l’histoire proprement dite, de passion dévorante, d’ascension et de chute d’un personnage, le chanteur Manuel El Negro, racontée par la voix de son ami d’enfance et de succès le guitariste Melchior de la Peña, est plutôt classique, voire banale, David Fauquemberg a su trouver une tonalité habile d’abord, attachante ensuite, et poignante par moments, pour faire partager au lecteur les mystères du flamenco gitan, de la délicate articulation entre musique, chant et danse, du purisme, de la virtuosité et de la tradition devant composer (ou non) avec la « demande » du marché, de l’innovation en musique, du lien artistique forgé au fil des générations par des modes de vie bien particuliers et par des souffrances singulièrement sublimées.

Du cante jondo au cante intermedio, avec le gentil mépris de rigueur à l’égard du cante chico de la part des véritables artistes, l’auteur parvient au fil des pages, de mieux en mieux alors que le destin de Manuel El Negro prend forme, à faire entendre la ferveur, la prise de risque et la folie habitant chaque performance sincère, parsemée des « a’sa » ou des « toma que toma » des palmeros ou du public.

Marquant au passage, dans une belle échappée lors d’un concert à New York, la parenté de situation avec le blues profond, tordant le cou mine de rien, et comme en se jouant, à tout un discours rance sur l’impossibilité d’intégration des peuples gitans, David Fauquemberg réussit ici un émouvant roman d’initiation à un art magnifiquement complexe.

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« Les Gitans vous diront qu’on ne peut rien comprendre au flamenco avant de s’être emborraché huit cents nuits avec ceux qui savent… Il faut passer sa vie à courir les juergas, c’est dans ces réunions que le chant, spontané, rend toute sa saveur. Un soir vous jouerez comme on doit le faire, le second vous serez perdu, le fil du compás vous glissera entre les doigts, au troisième il vous reviendra et ce sera merveille… C’est ainsi qu’on apprend, en partageant le vin de l’amitié, la botellita de whisky, en fumant comme un charretier pour chasser le sommeil. Vous piquez du nez sur la chaise, un voisin vous bouscule : « Écoute !… » On y laisse la santé, on est vieux avant l’âge – vivre est si dangereux… Combien de fois ai-je pensé, au matin de ces nuits sans fin, que de n’être pas mort tenait du miracle… »

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« Regardez-les, dans les fiestas, les plus petits observent les pas des adultes, les reproduisent sans effort. Les guitaristes, les chanteurs, pas un qui sache la musique. Tout s’apprend à l’oreille. La vérité du chant, on ne l’enseigne pas, du moins, comme on l’entend. « Por ahi ! … C’est par là !… », avisent ceux qui savent. Si notre musique est belle, c’est qu’elle naît de la sensation. Chacun tâtonne, s’en saisit librement et ainsi la recrée. Il m’en a coûté plus qu’à d’autres. Mes sens étaient moins aiguisés, j’ai frayé mon chemin à force de labeur. Je m’écartelais la cervelle à mémoriser les doigtés, le phrasé d’une mélodie, le déroulé des rasgueos, ces percussions de tous les doigts, main droite, qui battent le compás. Au bout d’une semaine, je maîtrisais mes deux accords, la main droite était raide encore, désordonnée. Tío Bernardo marquait le tempo d’une buléria, il me guidait à demi-voix : « Olé ! … Tu es dedans ! » Il a pris ma tête à deux mains, il m’a baisé le front. »

Une lecture qui peut très utilement se compléter par celle du travail ethnographique de Caterina Pasqualino, paru aux éditions du CNRS, commenté ici sur le blog de la Compagnie Imagina Flamenco.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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