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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « Faillir être flingué » (Céline Minard)

Un conte western emblématique et jouissif, une subtile réflexion sur la possibilité de l’utopie.

faillir être flingué

Publiée à l’automne 2013 chez Rivages, la huitième œuvre de Céline Minard s’attaque à un nouveau genre littéraire amplement et solidement codifié : à l’instar de son travail sur le roman de SF post-apocalyptique (avec « Le dernier monde » en 2007) et sur le récit médiéval (« Bastard Battle » en 2008, et, d’une manière différente, « Les Ales » en 2011), « Faillir être flingué » s’empare du western, joue voluptueusement avec ses signes constitutifs, et rend au lecteur une double subversion, l’une visible et relativement anodine, reposant sur le plaisir de la désacralisation respectueuse des icônes, l’art du récit et de la création de personnages forts, l’autre plus dissimulée, proposant subtilement une lecture potentiellement utopique et discrètement politique de l’épopée de la Frontière.

Convoquant avec un plaisir réel et communicatif les pionniers et leurs chariots bâchés (encore rudimentaires et fragiles, les monstrueux « Conestoga » n’apparaîtront que plus tard), les trappeurs, les chercheurs d’or, les Indiens (Dakotas et Pawnees), les chasseurs de primes, les tenancières de saloon-bordel, rudes et tendres à la fois, les gardiens de troupeaux, fiers de leurs bovins et comme toujours presque honteux de leurs ovins, les blanchisseurs chinois, les musiciennes virtuoses égarées dans l’Ouest, les chamanes en communion intense avec nature et destin, les coureurs de prairie durs à la peine et difficiles à perturber, et bien entendu, les barbiers (fournissant la matière d’une scène d’anthologie, parmi bien d’autres dans le roman, résonnant immédiatement avec notre imaginaire nourri par les films « sérieux » des années 40 et 50 comme par ceux des années 60 et 70, nourris de second degré et déjà de jouissive auto-référence), Céline Minard nous fait participer en direct à la naissance d’une ville au milieu du grand rien, arc-boutée sur sa douzaine de personnages fondateurs, hauts en couleurs, richement ambigus, aux motivations incertaines et mobiles, au verbe fort, à la flamboyance garantie, aux soifs d’alcool et de jeu raides à étancher, aux poings sûrs et à la détente des Colts et des Winchesters bien affûtée. Il serait dommage de dévoiler les péripéties de cette éclosion, les interactions, les éclats de rire, les échauffourées et les rebondissements de l’intrigue : affirmons en tout cas que l’art de conteuse de Céline Minard fait ici merveille.

Derrière le conte de la frontière, la truculence farceuse et les postures attachantes des personnages, l’auteur nous livre aussi une captivante réflexion, en filigrane, sur le contenu utopique de la frontière, thématique qui irrigue le cœur du genre western, magnifiquement décrite dans l’essai fondateur de Raymond Bellour (« Le western – Approches et Mythologies ») dès 1966, et à laquelle Céline Minard apporte une roborative contribution, en permettant, dans le contexte d’extrême violence et de cruauté pouvant s’abattre à tout moment qui marque le lieu et l’époque, à un délicat couplage de bienveillance et de savoir-faire guerrier de s’établir et, peut-être, de prévaloir, sans fallacieuse apologie d’un libertarianisme à tous crins, et sans rejet automatique d’une Loi extrinsèque (mais avec examen sans complaisance de sa légitimité lorsque la possibilité de sa corruption est avérée). L’intelligence de ce questionnement politique, tout en petites touches, laisse le lecteur bien songeur à l’issue, et c’est là, aussi, l’un des signes de la grande littérature, me semble-t-il.

« La gorge de Josh s’était nouée quand il avait vu partir les bœufs. On ne pouvait donc rien retrouver dans ce monde, ni personne, sans qu’une perte vienne aussitôt poindre son nez. Le scalp de l’Indien, il l’avait jeté aux cochons. Ça ne lui avait rien rapporté, mais ça l’avait soulagé d’un poids. Parce que cent grammes de relique, il en avait fait l’expérience, peuvent à l’occasion écraser leur homme. »

Minard 1 - copie

« Sally et Arcadia s’étaient entendues sur une nouvelle forme d’intervention musicale. D’un commun accord, elles avaient renoncé aux concerts qui mettaient tout le monde à feu et à sang et laissaient ensuite le saloon plus flasque qu’une baudruche essoufflée. Elles avaient opté pour une petite routine rassurante, cravachée de temps en temps selon les circonstances. Arcie se plaçait directement derrière son armoire en fond de salle et accompagnait le choc des verres et la confusion des conversations par des moulins bien huilés que personne ne semblait entendre mais qui faisaient tranquillement picoler tout le monde. Elle suivait les humeurs de la salle, en les contrant ou en les accentuant selon sa complexion du moment, et soulignait les entrées et les sorties qui devaient l’être. Quelques-uns avaient leur thème à eux. Le défilé des putes à l’ouverture était une petite marche bien enlevée avec de grossiers dérapages, et le gong de fin, une pluie rafraîchissante pour les crânes endormis ou bouillonnants. Quand elle voyait entrer son sauveur d’archet, Arcadia ne manquait jamais de le saluer en jouant une transposition de son cri de guerre qui faisait sursauter les âmes sensibles et dévier quelques trajectoires de verres. »

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

Et le livre fut aussi l’occasion d’une rencontre très forte à la librairie Charybde, le 24 octobre 2013, lorsqu’une première exploration du western littéraire par notre ami Nébal (« Welcome to Nébalia ») rencontre le roman de Céline Minard par l’intermédiaire talentueux de ma collègue et amie Charybde 1.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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