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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « Littérature monstre » (Pierre Jourde)

Propos théorique exigeant et ambitieux, saine visée polémique, formidable envie de lire. Du bonheur.

Littérature monstre

Publié en 2008, cet épais volume (700 pages) représente largement un captivant aboutissement à date de la recherche critique menée par Pierre Jourde parallèlement à son activité de romancier, dans la continuité de son « Empailler le toréador : l’incongru dans la littérature française » (1999) et de « La littérature sans estomac » (2002).

Sous-titré « Études sur la modernité littéraire », l’ouvrage, lui-même proprement monstrueux, est pourtant d’une surprenante et implacable unité cherchant, dans ses quatre parties thématiques, à dégager et démontrer le lieu littéraire de l’intelligence, de l’expérience de langage et du récit, clairement contre les fossoyeurs trop nombreux voulant perpétuellement discréditer l’idée même de littérature, réputée devoir se dissoudre toujours davantage dans une instantanéité aussi « moderne, forcément moderne » que vide de sens. L’avant-propos de Pierre Jourde, précisant l’étendue du projet, est lumineux, et justifie quasiment à lui seul l’ensemble de l’ouvrage.

Les 200 pages de « Loufoqueries » examinent un certain nombre d’auteurs emblématiques, souvent peu ou mal connus, autour de la Belle Époque, traquant les ressorts et les limites de certains traits caractéristiques du roman moderne ou contemporain dans les livrets de Hervé, l’inventeur de l’opérette, dans les écrits « non musicaux » d’Érik Satie, dans le traitement du corps (et de sa peau, au premier chef) chez Jean Lorrain, chez Alphonse Allais, chez Georges Fourest, chez Eugène Mouton ou encore chez Félicien Champsaur, mais aussi dans les textes de Vialatte, dans la poésie de Georges Fourest, de Henry Jean-Marie Levet, d’André Frédérique, de Léon-Paul Fargue, dans les travaux du photographe contemporain Jean-Luc Dorchies, ou encore dans les bandes dessinées de Goossens.

Les 100 pages de « Monstruosités » poursuivent directement ce premier propos en pointant un certain nombre d’occurrences et d’émergences du « monstrueux » à l’orée du XXème siècle, mettant en évidence le caractère profondément significatif de ce retour et de cette envolée, grâce à un parcours dans les écrits scientifiques et para-scientifiques en tératologie, à une lecture attentive des textes de Jean Richepin, de J.K. Huysmans, de Catulle Mendès, de Princesse Sapho ou de Léon Bloy, à l’analyse de l’hystérie et de l’autoscopie dans la littérature médicale de l’époque comme dans les textes de Gustav Meyrink, mais aussi grâce à une lecture millimétrique du « Rivage des Syrtes » de Gracq, et plus particulièrement à la lecture du portrait de Piero Aldobrandi, ou encore à la définition du statut des îles et des labyrinthes et de leurs imaginaires secrets respectifs dans la littérature du XXème siècle !

Les 150 pages de « Polémiques », utilisant subtilement le matériau dégagé par les deux premières parties de l’ouvrage, poursuit le travail de défense d’une « véritable » critique, à visée à la fois constructive et non complaisante, amorcé dans « La littérature sans estomac », et fournit une brillante démonstration de la légitimité et de la nécessité de ce « rendre compte » qui ne cherche pas à occulter les faiblesses ou les erreurs – perçues et si possible démontrées – des écrivains, fussent-ils « amis ». Une lecture infiniment salutaire pour quiconque se pique d’écrire SUR des livres, fût-ce au travers de modestes notes de lecture… L’arrogante complaisance d’une bonne partie du « système littéraire » de cooptation et d’auto-congratulation, allant de Philippe Sollers au Monde des Livres, qui domine le monde français des lettres depuis trop d’années, en prend au passage pour son grade, tandis que l’auteur nous gratifie de pages captivantes sur Houellebecq, sur Gracq, sur Littell, sur Michon, sur Échenoz ou sur Chevillard, avec une lucidité et une intelligence qui forcent l’admiration, et l’envie de lire encore et encore…

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Les 150 pages de « L’objet singulier », enfin, tentent de conclure provisoirement la démarche entreprise, en esquissant une définition dynamique et vivante du roman contemporain, saisi par ses bizarreries revendiquées comme par ses filiations apparentes ou non, en parcourant à nouveau un étonnant matériau allant des romans dont le titre se limite à un nom ou un prénom, ou bien comporte « Monsieur » ou « Madame », aux œuvres consacrées comme « mineures » par la critique postérieure (et à ce que cela signifie), aux curieux destins littéraires de Nerval ou de Mallarmé, de ce point de vue-là (« mineur vs. majeur »), au complexe jeu de J.K. Huysmans avec ces notions même, ou enfin à la figure de Marcel Schwob, comme un archétype ultime de cette impossible synthèse.

L’un des miracles de cet ouvrage, et c’est tout le talent critique de Pierre Jourde qui est là à l’œuvre (comme on a pu en avoir un saisissant aperçu en direct, le 25 avril 2013 à la librairie Charybde, où il officiait en « libraire invité »), c’est bien de réussir simultanément à tenir un propos théorique exigeant et ambitieux, à diriger cette recherche dans une visée nettement et sainement polémique, et à donner envie de lire ou relire des dizaines d’auteurs parmi ceux mentionnés. Un immense bonheur de lecture, donc.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Empailler le toréador  (Pierre Jourde) | «Charybde 2 : le Blog - 28 février 2015

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