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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Régime sec » (Olivier Bordaçarre)

Pleine de rage et d’adresse, une symphonie du triomphe de l’argent et de la répression – et une curieuse ode à la mince clarté jamais éteinte de la résistance.

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Publié début 2008 chez Fayard, deux ans après « Géométrie variable », le deuxième roman d’Olivier Bordaçarre, bien que placé sans équivoque sous le signe du jazz, orchestre avec rage et brio une symphonie contemporaine du triomphe de l’argent et de la répression, symphonie brute et puissante, parfois encore un peu didactique, mais qui prépare avec bonheur aussi les accomplissements narratifs qui suivront avec « La France tranquille » (2011) et « Dernier désir » (2014).

Dans cette rusée polyphonie qui pourtant ne perd pas de vue ce qui doit sortir des tripes, honte et colère face à une confiscation jamais atteinte dans l’histoire récente de l’humanité, des voix appuyées à des horizons fort divergents nous parlent tour à tour de ce qui les fait vivre, s’exciter, subir, dépérir ou mourir.

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Le P.D.G. de la plus grande entreprise française d’armement, ignorant soigneusement son fils handicapé mental, instrumentalisant sans vergogne sa fille navigatrice chic pour un « coup » de plus, médiatique et politique, confinant son épouse au placard doré de sa dépression catholique persistante, renvoie ainsi la balle de ce qui n’est pas du tout un jeu au ménage déclassé et à leur fille, qui voient en quelques mois franchi l’abîme apparent qui séparait « normalement » le travailleur pauvre, humble et soumis, du SDF, clochard qu’il s’agit désormais de cacher ou d’éliminer – finalement.

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Réunis par le hasard d’une rencontre à Séville, par le cante jondo et par le jazz, un couple de jeunes adultes en attente de déclassement s’intègre à un groupe de révoltés, rassemblés autour d’un antique – déjà – caveau de musique, qui découvrent ou redécouvrent les voies du sabotage et de la lutte armée, avec toutes les contradictions et les précipices que l’on peut y trouver, s’expose à distance, mais néanmoins de plein fouet, au soliloque des embastillés par une répression chaque jour plus féroce et plus sûre d’elle, glissant progressivement de la haute sécurité à l’expérimentation sur l’humain de techniques d’asservissement encore plus parfaites.

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Dans « Régime sec », le chemin de résistance qui ne deviendrait pas pur accroissement de la catastrophe en cours est terriblement étroit, et questionne sans relâche la responsabilité de chacun. Avec des accents qui côtoient parfois aussi ceux d’un Jérôme Leroy, que ce soit dans une ode apocalyptique au « monde d’avant » le triomphe sécuritaire néo-libéral comme « La minute prescrite pour l’assaut » (2008) ou dans un tamisage minutieux de la fusion du capital conservateur et de l’extrême-droite totalitaire comme dans « Le Bloc » (2011), Olivier Bordaçarre nous offrait ici une fresque politique et humaine évidemment terrifiante, bardée d’humour noir et de musique, pour inviter à tracer des chemins qui pourraient encore, peut-être, bifurquer à l’écart de ce qui semble un peu trop promis.

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« – Les gens le savent pas, frère, ces putains de cons savent rien, bordel ! Ils sont politicards because ils veulent un appart et des grolles à deux plaques, that’s all. Pour conserver le pouvoir, tu endors les inférieurs avec du fric, des crédits, des intérêts, ton école pourrie, ta pub, tu leur dis que l’bonheur c’est pour bientôt, tu calcules leurs besoins, tu leur files du rêve d’abruti, une guerre contre des sauvages, du cinoche de Yankee, du foot, et ils te filent leur travail ! T’en fous une poignée à la rue pour faire flipper les autres et the turn is played ! Chacun sa case pendant qu’tu contrôles les sources d’énergie. Personne doit piger les principes de base. Tu fais diversion en sabotant leur esprit, ils consentent. Réécris l’histoire, ils s’en tapent. Big confusion = big profit. Tu crées l’bordel et, only ensuite, tu donnes les solutions. Les fausses, of course ! Tu les surveilles, tu les analyses, les standardises et in the posket ! Ils paient, ils s’occupent. Toi, t’as ton cul dans ton bizness-fauteuil et tu pianotes. Tu contrôles tout. Flotte, courant, fric, taux, industries, boulot, justice, télé, journaux. Tu détournes l’attention, tu crées le désordre, la folie, tu taxes, tu stockes, tu neutralises les infos et les forces. T’es l’élu, brother ! Les bêtas t’ont élu pour sauver la planète des barbares. On est crazy, frère. »

« Ils étaient tous là, patrons, banquiers, chefs de parti généreux, directeurs de laboratoires privés, artistes incontournables, sportifs en noeud pap, avec pour unique objectif de donner un peu de leur pognon à la recherche. Pas trop. Juste ce qu’il faut. Histoire de s’acheter une bonne conscience pour pas grand-chose, de justifier une fois de plus leur existence et leurs revenus, de sacrifier une part ridicule de leur colossale fortune pour entrer dans le cercle raffiné des possédants charitables. Les chercheurs, ou ce qu’il en restait, viendraient ainsi à bout de ces nouveaux virus à l’affût des nations occidentales. »

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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