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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Katrina, mon amour » (Jeff Humphries)

Un pensif et inspiré témoignage de première main sur le drame, la bêtise et la gabegie.

katrina mon amour

Publié en 2008 au Seuil, sans édition américaine préalable, ce récit-témoignage, assorti de réflexions, est l’oeuvre de Jeff Humphries, professeur de littérature comparée et de littérature française à la Louisiana State University, collègue et ami d’Édouard Glissant, dont il édita la poésie aux États-Unis, et qui lui offrit la préface de ces 120 pages, trois ans avant son décès.

Habitant à l’époque avec sa compagne un quartier situé en hauteur, le centre historique du « Vieux Carré », l’auteur fit partie de celles et ceux qui choisirent de rester sur place lorsque Katrina menaçait La Nouvelle-Orléans en 2005, avant d’en subir le choc, dont toutes les enquêtes sérieuses effectuées depuis lors ont montré que l’incurie humaine, avant, pendant et après l’ouragan, en avait multiplié les effets bien au-delà de ceux d’une « simple » catastrophe naturelle.

stanley-greene torn flag

Récit à hauteur d’homme de ces semaines hallucinées, « Katrina, mon amour » ne se place volontairement pas en surplomb, où le commentateur disposerait de masses d’informations, d’enquêtes et d’études pour établir les faits dans leur vérité, si c’est possible, mais bien aux côtés de ces habitants désarçonnés, hagards, confrontés à des dangers ne provenant pas uniquement, loin s’en faut, de la rupture des digues et de la montée des eaux, exposés aux rumeurs, aux paniques, aux contradictions répétées par les différents organismes publics présents sur les lieux. L’écriture ne se veut pas poétique, ne cherche pas à fouailler de ses mots la réalité insensée de cet épisode dramatique, comme le fait avec brio Laurent Gaudé, par exemple, dans son « Ouragan ». En revanche, un curieux et captivant équilibre se fait jour dans ce témoignage lorsque l’auteur confronte ce qu’il voit, entend et ressent directement à ses propres connaissances de l’histoire et de la société de La Nouvelle-Orléans, nous offrant ainsi instantanément une autre dimension, bien différente, de la manière dont la ville fit – ou ne fit pas – face à l’événement.

katrina greene

Évoquer ainsi Katrina, c’est bien entendu voir surgir les terribles photos de Stanley Greene, expérimenté photographe de guerre auparavant plus connu pour ses poignantes images de Tchétchénie, et de son « Katrina : An Unnatural Disaster », c’est se plonger dans le sombre documentaire de Spike Lee, « When the Levees Broke : A Requiem in Four Acts », c’est peut-être surtout, et Jeff Humphries nous y pousse implicitement, baigner dans toute la puissante atmosphère de la série « Treme » (d’autant plus si l’on imagine ici la mélancolique figure du professeur Bernette interprété irrésistiblement par John Goodman) , cette grande œuvre d’art, en dépister tous les non-dits ou insuffisamment dits, pour saisir que, prêtant la main à l’incurie et au cynisme absolu des crapules à l’image de leurs maîtres de l’époque, George W. Bush et Dick Cheney, il y a toute une société créole qui, figée dans ses racismes protocolaires et ses égoïsmes forcenés, beaucoup plus forts que la vitrine de joyeux melting pot de la ville du jazz et de la musique, a consciemment et inconsciemment raté au fil des années l’opportunité du « tout-monde » qu’elle pouvait, mieux que bien d’autres, saisir de toute son âme. Une lecture qui, au passage, ferait de « Treme » une authentique tentative narrative pluraliste, au sens du « Romanciers pluralistes » de Vincent Message.

Creighton lectures his students

« Quelle qu’en soit l’origine cette mentalité est un puissant antidote à l’éthique du travail pour laquelle les Américains sont réputés. De façon atypique, elle conduit les pauvres comme les privilégiés à accepter avec philosophie la pauvreté et les inégalités sociales et économiques. Et, pour des raisons qui sont beaucoup moins claires, elle a créé un terrain fertile aux arts, qu’ils soient musicaux, plastiques, littéraires ou culinaires. Avec la tension provoquée par la coexistence de tant de communautés ethniques revendiquant chacune de représenter le cœur même de la ville, et méprisant plus ou moins les autres, le rejet par La Nouvelle-Orléans du matérialisme calviniste nord-américain est ce qui a rendu possible la naissance du jazz. Comme l’a dit le trompettiste Wynton Marsalis, le jazz naît des tensions au sein d’un environnement urbain constitué par des communautés d’origines très différentes qui ne s’aiment pas entre elles, mais qui doivent malgré tout trouver des moyens de s’entendre. Le jazz est l’un de ces moyens. Il permet d’entretenir une conversation d’où la langue de bois est absente et où tout le monde est uni par une politique commune ayant pour fondement la musique. Il se peut que toute entreprise artistique soit le résultat d’un élan de ce genre, visant à exprimer les frictions sociales dans le cadre d’un ordre établi. Mais que se passerait-il si cet ordre public était brusquement remplacé par le chaos ? Une chose pareille ne pourrait certainement pas se produire en Amérique. Était-ce bien sûr, pourtant ? On allait bientôt le savoir. »

Et ainsi le livre lui-même résonne longuement, porté par les magnifiques dernières phrases de la préface d’Édouard Glissant : « Son texte n’est pas seulement un témoignage de l’effarant délaissement auquel on a si longtemps condamné la population de La Nouvelle-Orléans après cette catastrophe et, il faut le dire, avant tout la population des Noirs, les plus menacés, les moins bien placés pour bénéficier d’éventuelles mesures de réparation (comme si on avait voulu les écarter une fois pour toutes de ce lieu qui était si manifestement le leur, et profiter de l’occasion pour faire peut-être de la ville un centre floridien de jeux, d’hôtels de luxe, de vacances à haut prix), ce texte est aussi une eucharistie, comme l’est en somme tout poème, des misères que la misère dévoile, tracé avec la fixité clinique et l’étonnante variation critique d’un report deleuzien. Dans sa non moins étonnante brièveté, le texte voit d’à peu près partout, les quartiers qu’on ne distingue plus, les environs bouchés ou incertains, les crimes qui explosent, les villes d’alentour apeurées, une humanité assiégée, réduite à son minimum, inquiète de seulement survivre, mais qui trouve les gestes de la solidarité. Ce que je retiens de ces apocalypses, c’est qu’en vérité elles ne sont pas finales, la ville renaîtra. Mais elle revêtira aussi cette odeur et ce nuage de Mélancolie, que l’on trouve dans les cités à jamais belles de leur propre malheur, et dans les poèmes qui trouvent sens à leur seule divagation. »

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Landfall  (Ellen Urbani) | «Charybde 27 : le Blog - 21 septembre 2017

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