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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Les lois de la frontière » (Javier Cercas)

Démythifier sauvagement le romantisme du braqueur tout en rendant justice à sa genèse, sans simplifier : du très grand art.

lois de la frontière

Publié en 2012, traduit en français en janvier 2014 par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic chez Actes Sud, le sixième roman de Javier Cercas reste fidèle à une méthode que, dans ses grandes lignes, il s’est donnée dès « Les soldats de Salamine » en 2001, mais la pousse cette fois, pour notre bonheur de lecteur, à une puissance et une cohérence qu’il n’avait pas encore atteintes jusqu’ici.

Pour écrire le roman qu’il a en tête – et dont à nouveau le « making of », la quête de la littérature en train de se faire, avec ses doutes et ses questions en suspens, est ce que le lecteur a in fine sous les yeux -, un écrivain interroge longuement un témoin-clé de la vie de Zarco, braqueur devenu en une quinzaine d’années une icône médiatique à part entière. Cette source, tout sauf anodine, est au véritable cœur du récit, puisqu’Ignacio, avocat pénaliste de renom, en charge des ultimes demandes de liberté conditionnelle du grand bandit, fut vingt ans plus tôt, au cours d’un – pour lui, mais peut-être pas uniquement pour lui – mythique « été 1978 », un adolescent petit-bourgeois de Gérone, entraîné durant quelques semaines, par le charisme de Zarco mais peut-être plus encore par les yeux rieurs et la bouche habile de la belle Tere, dans la brutale escalade de délinquance d’une bande de jeunes issus des bas quartiers de la ville catalane.

Confronté en un patient contrepoint de romancier amassant sa documentation aux souvenirs d’un policier ayant conduit l’enquête à l’époque du crime primitif du grand braqueur et au témoignage d’un directeur de prison ayant dû plus récemment « gérer » l’encombrant personnage qu’est devenu Zarco au fil des évasions, des internements en haute sécurité et des remises de peine aussitôt mises à profit pour replonger, Ignacio se livre à un récit en spirale, où il découvre lui-même, auprès de cet auteur prenant alors des allures de psychanalyste, certaines bribes de réalité longtemps ignorées, cachées ou mal comprises, en apprenant ainsi, fort logiquement, davantage sur lui-même que sur Zarco ou Tere, qui ont accompagné et accompagnent mentalement toute sa vie depuis cet intense été fondateur.

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Javier Cercas maîtrise de bout en bout les détails, petits et grands, qui environnent et nourrissent son diable de roman : horizons sociaux bouchés, bars mal famés, ségrégation sociale et spéculation immobilière poussées jusqu’à l’absurde cauchemardesque, système policier gangrené, organisation judiciaire à bout de souffle, mais aussi palinodies des médias, engouements inconséquents des bien-pensants, pulsions de célébrité de tout un chacun, orgueils et peurs intimes qui minent les êtres – tous les éléments de ce décor contribuent à donner le sens du récit et des personnages, sans pouvoir, à aucun moment, les y réduire ou épuiser.

Jusqu’au bout du récit, jusqu’aux révélations, aux erreurs coupables, aux malentendus insolvables, aux questions sans réponse finale, Javier Cercas nous donne un roman intense, poignant, qui, à l’instar de ses travaux précédents, prend autant de plaisir et de talent à miner en leur centre des mythes – le romantisme social du braqueur au grand cœur, dans ses variantes espagnoles comme dans ses archétypes hollywoodiens, ici, après s’en être pris au romantisme nietzschéen de la droite franquiste et aux poncifs du combat dévoyé dans « Les soldats de Salamine » – qu’à guider pas à pas un être humain qui se révèle à lui-même, élaborant enfin des certitudes tout en acceptant ses doutes essentiels – et sans le secours maïeutique de l’emblématique Roberto Bolaño, cette fois.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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