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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Une tombe au creux des nuages » (Jorge Semprún)

Dix-neuf discours prononcés entre 1986 et 2005, sur l’Europe de la réunification de l’Allemagne et de l’élargissement à l’Est, à la lumière des années 30 et des années 60.

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Publié en 2010 chez Flammarion environ un an avant le décès de l’auteur, ce recueil sous-titré « Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui » est en réalité l’assemblage de 19 discours prononcés en diverses occasions entre 1986 et 2005, et l’on peut ainsi à bon droit ironiser sur le flamboyant bandeau de l’éditeur…

Toutefois, malgré des faiblesses inhérentes à ce type de compilation (répétitions importantes, et « enfonçage de clous » apparaissant artificiellement quelque peu forcené), ce travail n’en est pas moins largement passionnant.

Utilisant beaucoup le matériau de ses propres années de déportation à Buchenwald (celui de ses grands romans autobiographiques consacrés à cette période, tout particulièrement « Le grand voyage » de 1963, « L’évanouissement » de 1967 et « L’écriture ou la vie » de 1994), l’auteur construit au fil de ces discours, devant des auditoires liés à diverses commémorations ou remises de prix, principalement en Allemagne, mais aussi en Autriche, en France, aux Pays-Bas et en Israel, le chemin étroit et bien délicat, pensif et sourcilleux, d’un idéal humaniste pragmatique, nourri de son expérience de première main de l’horreur totalitaire, de sa détestation conjointe du nazisme et du stalinisme, de son parcours intense de militant puis de communiste repenti, devenu social-démocrate de type « allemand » avant d’épouser pour diverses raisons, sur la fin de sa vie, des positions très « sociales-libérales ».

Ces conférences permettent ainsi, sur une vingtaine d’années, de partager l’obsession de l’auteur, plutôt convaincante et communicative, pour une lecture non servile du passé, et tout particulièrement de celui des années 30, pour une vigilance permanente vis-à-vis des tentations totalitaires rejetant la démocratie pluraliste, ou pour un devoir habile de mémoire qui ne soit pas bloquant mais fructueux. Revenant longuement sur le sort des intellectuels juifs de l’entre-deux-guerres, en commentant un discours fameux et prémonitoire de Husserl en 1935, mais en convoquant également à plusieurs reprises Herbert Marcuse, Hermann Broch, Emmanuel Lévinas, Paul Ricoeur, Marc Bloch et George Orwell – pour qui transparaît une véritable admiration -, voire Jacques Maritain, Jorge Semprún dresse en creux le portrait d’un homme européen contemporain qui saurait retrouver l’éclair de beauté et de lucidité qui fut présent avant que nazisme et stalinisme ne s’emparent conjointement du destin du continent, y compris dans le façonnement induit de l’après deuxième guerre mondiale.

On y trouve mention d’un certain nombre d’éléments sur l’expérience de la survie (ce qui avait motivé ma lecture ces jours-ci, autour de la rencontre du 29 janvier 2014 à la librairie Charybde avec Valentine Goby (« Kinderzimmer ») et avec David M. Thomas (« Nos yeux maudits »), éléments intéressants à confronter à des expériences moins « intellectuelles » (chez les protagonistes de Valentine Goby) ou plus « combattantes » (chez ceux de David M. Thomas). « Tous ceux qui, comme moi, ont connu les camps de concentration hitlériens possèdent une chose en commun dans leur mémoire personnelle : un souvenir où se cristallise, de façon troublante, le vécu de cette mort. Un souvenir différent dans son contenu, mais identique dans sa substance formelle. Un souvenir physiquement reconstructible, avec la densité des sensations immédiates. Le souvenir d’une voix, d’une odeur par exemple. »

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On y trouve aussi une très empathique adjuration aux intellectuels israéliens de l’Université de Jérusalem, les incitant à œuvrer de toutes leurs forces pour éviter que leur gouvernement ne finisse par oublier les idéaux intellectuellement élevés et généreux du sionisme, pour s’exposer à l’abîme du « tout-religieux » et du déni de l’autre…

Un livre foisonnant, d’une grande richesse de références, montrant une impressionnante cohérence thématique sur plus de vingt ans, qu en fait une belle lecture d’appoint lorsque l’on aborde témoignages et reconstructions littéraires portant sur les camps nazis, mais pas uniquement, loin de là.

La note de lecture consacrée à « Kinderzimmer » est ici. Celle consacrée à « Nos yeux maudits » est.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici. Et il faut signaler la parution en un superbe volume Quarto, « Le fer rouge de la mémoire », des cinq romans et des cinq essais de Semprún directement consacrés à l’expérience du camp nazi.

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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