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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Le décodeur » (Guy Tournaye)

Questionnement acharné de la littérature déguisé en mise à plat d’une série policière. Du grand art.

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Publié en 2005 dans la collection « L’infini » de Gallimard, le premier roman de Guy Tournaye, par ailleurs expert en communication et en cryptographie, impressionne à la fois par son ambition singulière, sa réalisation maîtrisée et son sérieux très ludique, en 110 pages qui, comme cela a été dit lors d’un récent colloque savant, « contient en puissance toute la littérature, qu’il phagocyte et digère à sa façon ».

Un grand site internet de fans, dédié à une série policière télévisée, aussi extrêmement populaire que fictive, « Street Hassle », a été ici intégralement mis à plat, pour les besoins d’une enquête du FBI traquant les échanges d’informations et de messages de comploteurs terroristes utilisant d’honnêtes forums de discussion en guise d’arrière-salles de cafés louches, et d’une contre-enquête universitaire cherchant à démontrer l’inanité en l’espèce du cryptique postulat policier.

Il s’agit bien d’une véritable « mise à plat », puisque l’arborescence du site a été déconstruite, proposant au lecteur, successivement et simultanément, des éléments de scénario, des « making of », des entretiens avec les acteurs, le réalisateur, les techniciens, et bien entendu de larges extraits des forums de discussion, réagissant sur les éléments communiqués par la production ou sur d’autres interventions de fans, créant ainsi justement, une fractalité qui est aussi celle de la communication cryptée dont il s’agissait d’établir la présence ou l’absence, même si cette quête doit impliquer entre autres aussi bien les cabanes en pierre sèche du Périgord, les atrocités de Ballard, les ruses de l’intelligence chères à Marcel Détienne et à Jean-Pierre Vernant, le tarot comme langage, le matérialisme enchanté de Diderot, Pierre Desproges, ou encore l’histoire des voyages de La Pérouse.

Tour de force littéraire par la richesse et la variété des registres qu’il manie pour décanter son propos – tour de force dont l’explication prosaïque et ludique sera fournie dans le magnifique « Générique de fin » du roman – que ne renieraient ni Georges Pérec ni Kathy Acker, « Le Décodeur » questionne en profondeur, sous son aspect anodin d’exégèse parodique d’un divertissement, l’usage qui est fait de la langue et des signes, et de leurs oscillations potentiellement infinies entre du vide et du sens.

Une bien réjouissante lecture, qui donne immédiatement envie d’aller « décoder » d’autres productions de l’auteur.

« III. Scène 1 (Vidéo, noir et blanc)
Au premier plan, une cabane en pierre sèche. L’édifice, de forme circulaire, est surmonté d’une voûte à encorbellement recouverte de lauzes. Chaque rangée de pierres est posée en saillie de la rangée sous-jacente. Les rangées composent des anneaux de plus en plus étroits, qui finissent par refermer la voûte. Aucune trace de mortier ou de ciment. Pas de charpente ni de clé de voûte. L’ensemble ne tient que par calage et insertion de pierres passantes. Vues de l’extérieur, les lauzes dessinent une surface conique irrégulière, sauf sur la partie basse, où un égout en pierre a été aménagé au sommet du mur porteur. Bâti à l’aide de moellons calcaires équarris, celui-ci débouche sur un regard percé à l’aplomb d’une citerne.
À l’arrière-plan, une crique sauvage. La caméra zoome sur un point noir au pied de la falaise. Un cadavre, revêtu d’une vareuse blanche, gît sur la plage de galets, à quelques mètres d’une embarcation échouée à marée basse. Le corps est recroquevillé, position à genoux, face contre terre, avec le bras droit tordu, dressé en l’air. Le visage, tourné vers la mer, est cyanosé, couvert de griffures, tuméfié comme celui d’un boxeur (lèvre fendue, blessures sur le nez…). En gros plan, des lésions très particulières se détachent au niveau du cou : d’abord une longue plaque parcheminée, de la pointe du menton jusqu’à l’angle de la mâchoire, puis une autre, de même aspect, étirée horizontalement de la pomme d’Adam à la partie droite du cou. »

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Le décodeur » (Guy Tournaye)

  1. (mabrouk)

    Publié par Anna Valenn | 30 janvier 2014, 17:40

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