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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Fascisme & littérature pure – La fabrique d’Ernst Jünger » (Michel Vanoosthuyse)

Salutaire retour sur la « part maudite » de l’œuvre de Jünger, et sur le déni qui l’entoure encore.

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Publié en 2005 dans la collection « Banc d’essais » chez Agone, dont on se régale régulièrement des publications de et sur Bouveresse, Wittgenstein, Orwell, Kraus ou encore Döblin, cet ouvrage de Michel Vanoosthuyse, spécialiste de littérature allemande du XXème siècle, et tout particulièrement d’Alfred Döblin, organise en analyse rigoureuse la dénonciation et l’élucidation du mystérieux statut de « grand écrivain exempt de tout reproche » atteint en France par Ersnt Jünger entre 1949 et son décès en 1998, statut qui se voit régulièrement renforcé, parfois contre toute attente et toute évidence, comme l’ouvrage se propose de le montrer.

C’est en lisant le tout récent commentaire, expliquant « la nécessité de toujours réhabiliter Jünger et Drieu La Rochelle », par l’un de ses traducteurs historiques, Julien Hervier, qui publie ces jours-ci (janvier 2014) une « nouvelle » biographie de l’auteur, que je me suis décidé à lire le robuste ouvrage critique de Vanoosthuyse, appréhendant malgré tout quelque peu cette lecture, moi qui, tout en n’ayant guère d’illusions sur le Jünger de l’entre-deux-guerres (des « Orages d’acier » au « Travailleur », disons), suis historiquement – au premier chef, comme beaucoup de lecteurs, sous l’influence de Julien Gracq – un intense admirateur du Jünger « d’après-guerre » (des « Falaises de marbre » à « Eumeswil », disons).

Le travail effectué par Michel Vanoosthuyse est précis, minutieux, redoutablement argumenté, et très lisible, ce qui, pour un tel ouvrage d’exégèse, constitue une excellente surprise, pas si fréquente que cela.

À l’issue de ces 300 pages, j’ai trouvé une confirmation amplifiée sur le personnage que fut le Jünger d’avant 1930, deux découvertes bien désagréables pour l’aura du Jünger d’après 1939, et, peut-être, un oubli ou un doute non exploré par Michel Vanoosthuyse, qui peut me permettre de conserver une part de l’admiration ressentie pour certains des grands textes de Jünger.

La confirmation amplifiée tout d’abord : dès ses récits de la première guerre mondiale (« Orages d’acier », 1920, « La guerre comme expérience intérieure », 1922, et « Le boqueteau 125 », 1925), de façon fort manifeste ensuite avec « Le travailleur » de 1931, mais surtout avec ses dizaines d’articles et de brefs essais, fort mal connus en France (et, on le verra, expurgés du mieux possible après la seconde guerre mondiale), publiés dans tout le spectre des revues de droite et d’extrême-droite de l’époque (incluant largement la presse nazie), Ernst Jünger n’est pas uniquement le « conservateur » qu’il se contentera de revendiquer plus tard, mais bien un véritable intellectuel « compagnon de route » du NSDAP, auquel le seul reproche qu’il peut faire dans ces années-là est d’être par trop « vulgaire »… Sur la nécessité d’une guerre d’agression et d’un espace vital, sur l’antisémitisme, sur le besoin d’une société militarisée qui reconnaisse les mérites de la grandeur des « individus choisis », ses thèses et ses passions ardemment défendues ne diffèrent pas, ou guère, de celles des nazis.

Les deux découvertes désagréables, ensuite :
– l’inlassable travail de dissimulation et de réécriture mené à bien par Jünger, ses amis, ses exégètes et ses traducteurs pour, tout particulièrement en France, au fil des rééditions et des enterrements des parties de l’œuvre qui ne sont plus « montrables » après 1945, faire oublier, ou au moins parvenir à minimiser, le « premier » Jünger, qui n’est plus compatible avec l’image de « grand esthète détaché du monde » qu’il cultivera désormais ;
– et (pire en un sens, car, à cette « lâcheté » ou ce refus d’assumer ce qu’il a été, s’ajoutent calcul et machiavélisme) les ambiguïtés volontairement construites (et confessées à l’époque) dans « Sur les falaises de marbre » de 1939, voire dans la deuxième version du « Cœur aventureux » publiée en 1938, jusque dans la trame des œuvres, pour être à la fois parfaitement en phase avec les attentes du régime – et profondément, donc, celles de l’auteur à l’époque – (comment expliquer, sinon, sauf à prendre l’ensemble de la censure du IIIème Reich pour de profonds abrutis, les massives diffusions et rééditions des deux ouvrages jusqu’en 1944, aux armées comme dans le reste de l’Allemagne ?), et pour permettre néanmoins plus tard, le cas échéant, une lecture « résistante », « anti-nazie », à l’état de traces peut-être, mais qu’il ne sera justement pas si difficile d’imposer par la suite comme la « bonne » façon de lire les textes, avec l’aide de thuriféraires zélés, conscients (la « Nouvelle Droite ») ou largement inconscients (amateurs de poésie épique et désenchantée, et de bucolique retrait du monde).

L’oubli ou le doute non exploré : Michel Vanoosthuyse se refuse à envisager une hypothèse et à explorer une voie, position cohérente toutefois avec son réel dégoût face à l’imposante duplicité développée par Ernst Jünger, et avec la volonté de s’en tenir à la période 1920-1946 (les analyses s’arrêtent avec « La Paix » et les « Journaux parisiens », parmi la production ultérieure, seul le « Héliopolis » de 1949 est évoqué brièvement au détour d’une phrase). En me remémorant certains entretiens avec Ernst Jünger publiés après 1970 (mais qu’il me faudrait certainement retrouver et relire), je ne parviens pas à exclure la piste d’un remords intime, d’un véritable rejet d’une grande partie de ce qu’il fut plus jeune, avant de perdre la guerre bien sûr, mais aussi peut-être avant de pleinement réaliser l’ensemble des conséquences de la logique alors à l’œuvre (la naïveté guillerette de certains passages très « adolescents » des journaux parisiens, alors que l’auteur y parle de lui-même, militaire de 45-50 ans, est parfois vraiment confondante…). Mais avouer ce remords et cette errance serait resté jusqu’au bout impossible, par orgueil et par peur des conséquences, permettant à la stratégie du déni et de la dissimulation dans le détachement esthétique de la « littérature pure » de s’imposer jusqu’au bout.

Curieusement, à propos d’un tout autre personnage, Saint-John Perse, à propos duquel la question du remords – vis-à-vis des pires horreurs de l’exploitation coloniale et de la plantation antillaise – fut évoquée, c’est ce pari silencieux du doute intime que Patrick Chamoiseau a choisi de privilégier, au fond, dans son récent et magnifique « Césaire, Perse, Glissant : les liaisons magnétiques », et c’est un pari qui me satisfait…

Que l’on soit admirateur de Jünger ou non, que l’on attache de l’importance ou pas au lien entre l’auteur et l’œuvre, le travail de Michel Vannosthuyse, érudit, intelligent et volontaire, est en tout cas passionnant et salutaire.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici. Mais il sera sans doute préférable de téléphoner d’abord, je ne pense pas qu’il figure dans le stock permanent.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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