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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Fermons les yeux, faisons un vœu » (Alex Porker)

Terrifiant recueil de sept nouvelles : l’enfant consommateur, sexuellement actif, devenu roi.

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Publié en avril 2008 chez Hermaphrodite, le premier livre d’Alex Porker comprenait sept nouvelles. Chacune d’entre elles y contribuait à la création d’un univers unique, déroutant, voire parfois horrifiant. Un univers dans lequel, passant les affres du « Journal de la guerre au cochon » d’Adolfo Bioy Casares à l’intense moulinette de la mécanique de consommation à outrance contemporaine, les enfants (ceux d’entre six et onze ans) sont devenus ce cauchemar que même les plus terribles romans mettant en scène de vertigineuses pré-adolescences n’avaient pu imaginer : sexualisés à outrance, ne rêvant que de modes, de tendances et d’objets frénétiques du désir, ils déversent sur le monde leur pouvoir d’achat, leurs caprices et leurs désirs infantiles, reléguant les plus âgés au rang de pourvoyeurs inutiles ou d’objets à exploiter à leur tour.

Que ce soit dans de terrifiants talk shows (« Bonjour Roxane ! ») auprès desquels les balbutiements anciens de Doc et Difool font sourire, dans d’improbables croisières d’agrément sur des paquebots-univers, propices à toutes les rencontres (« Fermons les yeux, faisons un vœu »), dans des appartements désertés où peut régner la drogue récréative poussée à son maximum (« Cult »), ou encore dans des bars montants et des hôtels de luxe où rôdent on ne sait quels spectres de quels terribles passés (« Tu me suivras, dis ? »), les enfants sont désormais rois, rois de l’univers dédié à la marchandise et au sexe recodé, et assouvissent leurs envies.

Les rares adultes fréquentant cet univers qui n’est plus qu’anecdotiquement le leur sont réduits à tripoter leurs fantasmes téléimposés (« I love you, Nicole ») ou à déguster jusqu’à l’écœurement leurs nostalgies (« Tu me suivras, dis ? »).

Et pourtant, dans cette horreur sur-calibrée du goûter d’anniversaire perpétuel transformé en monstrueuse partie fine, une étrange poésie émerge, associant les codes passés aux usages nouveaux, les nostalgies plus ou moins digérées et les terribles réalités de ce présent parallèle : les magnifiques « La ballade de Titanic Kid » et « Nightbird » en témoignent avec éclat.

Un recueil obsessionnel, décapant, dérangeant, qui dégage une trouble beauté et une inquiétante étrangeté – comme celles de la marchandise qui vous regarderait en ricanant depuis son trône déliquescent.

« Les samedis soirs de grands vents bleu ciel, d’ouragans au creux du ventre, de bombes lacrymos à la menthe, je me ballade MP3, moi Billy, en pensant à ma Vickie Jones. Et devant le miroir des vitrines du boulevard, mes dix ans prennent soudain des poses hiératiques. Il faut que je vous explique. Je lui ai alors assuré que nous aurions un grand appartement tapissé de posters de pamplemousses, paons, papillons, planètes et galaxies tragiques. Qu’il y aurait un vaste dressing plein de kimonos pour elle et de camisoles de force pour moi. Que nous aurions dans notre living une fontaine où coulerait, clinquante et cristalline, la grenadine simple du bonheur, une eau de jouvence que nous enviera toute la vieillesse de ce monde adulte et stupide. Que je lui achèterais un pit-bull ailé aussi. Et que parfois, son beau corps de vinyle blanc voltigerait par-delà les crépuscules glacés et leurs longs rayons veinés de bleu pâle. C’est vrai qu’au fond j’étais peut-être un peu con, genre trop romantique. À table souvent, ma maman me surnommait même, en soupirant, Titanic Kid. » (La ballade de Titanic Kid).

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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